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Y a t-il un problème « anglophone » au Cameroun?

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Comme pour tous les sujets, il y a plusieurs réactions et approches que l’on peut avoir; éventuellement des (pistes de) solutions envisageables. Pour autant, toute réflexion sur ces questions doit procéder à la fois des faits et des ressentis, mais aussi des motivations et du sens philosophique que l’on veut imputer aux analyses y afférentes. La triste et révoltante situation de Bamenda, depuis deux mois déjà, doit pouvoir y souscrire; suffisamment pour que nos frères et sœurs vivent dans la paix et la quiétude, pour que notre Cameroun s’en porte mieux.

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Commençons donc par les faits.

Probablement que des journalistes, notamment d’investigation, disposent d’informations plus précises sur les réalités, encore actuelles, vécues à Bamenda. Pas qu’eux, d’ailleurs. De nombreux blogueurs, n’en déplaisent à ceux qui leur interdisent le droit à la quête, au relais ou à l’analyse d’information et des citoyens partagent des éléments considérables sur ce qui peut être qualifié aujourd’hui sans ambages de problème civil; d’autres n’hésitent pas à parler de « villes mortes » ou de « peur dans la cité« . Surtout au sortir du drame national qu’a été le déraillement d’Eseka. Par exemple, aux Etats-Unis, si on considère les scandales des différents meurtres des Noirs par la police d’Etat, dont plusieurs procès n’ont pas eu une issue favorable pour les familles endeuillées ou les émeutes de type terroriste en France, des situations similaires auraient enclenché des mécanismes d’Etat d’urgence ou de Vigipirate. Mais bon, nous ne sommes pas dans ces pays, me direz-vous.
Restons donc au Cameroun.

Enoncé de revendications

Pour rappel donc, on a assisté depuis fin Novembre 2016, à des mouvements d’humeur lancés par des avocats, puis par des enseignants, prétextés par des revendications liées à leur anglophonie. Pour les premiers, la traduction des documents juridiques et pour les seconds, la marginalisation de leur sous-système éducatif.

Sur le fond, la revendication porte sur une réminiscence : celle du fédéralisme. Aussi lointain que le référendum de 1961 où le territoire national a été amputé suite à un choix de certains de rejoindre le Nigeria plutôt que le Cameroun. En se basant sur des statistiques (je n’ai pas vérifié) comme dans cet article, des élites intellectuelles, politiques, économiques estiment que 20% de la population Camerounaise est structurellement et institutionnellement marginalisée et ce, dans plusieurs domaines du pays (économie, finance, enseignements, justice, administration, etc.)

Réactions diverses

Un tour sur les réseaux sociaux et dans les taxis, pour se rendre à l’évidence : les populations camerounaises, d’ici et d’ailleurs, sont choquées par la recrudescence de la violence, appelant à la paix et au maintien de l’unité nationale. Pour ceux qui poussent la réflexion, des avis sont partagés. Au demeurant cela n’a pas empêché, au contraire, que les uns et les autres se réjouissent de la brillante prestation des Lionnes indomptables pendant la CAN féminine 2016.

Politiquement, le SDF s’est beaucoup fait entendre à l’occasion regrettable de cette crise civile. Initiées par le leader du parti d’opposition, des marches ont été organisées, avec en toile de fond, l’idée de défense des droits des anglophones. C’est à se demander ce que vivent les populations d’expression Francophones en zone « anglophone ». Les autres partis? Je confesse n’avoir pas creusé pour recueillir leurs positions.

Quant au gouvernement, il a manifesté son mélange habituel de mauvaise foi et d’actions sporadiques louables.

On ne peut pas bouder la tentative de dialogue amorcée par le Premier ministre et d’un SG du RDPC, le sieur Kuete, même si cela aurait pu leur coûter un lynchage public. Si les étudiants de Buea obtiennent gain de cause au sujet de leurs plaintes (paiements des frais SANS frais additionnels), si le ministre Esso finalise des travaux entamés depuis 1997 sur la traduction des actes uniformes OHADA et les remet en grande pompe au bâtonnier, précisant que cela fait suite aux «revendications des confrères», si désormais les communications officielles de la Présidence, remises aux journalistes en anglais, arrivent en même temps que celles en français, on devrait saluer ces attitudes, non ? Bref, les métiers de la traduction auront le vent en poupe pour les mois qui suivent. Tout comme, on ne peut qu’encourager un parti politique, même celui du pouvoir d’essayer de discuter avec les populations. C’est une bonne chose, même si ce n’est qu’à l’occasion de drames. Ce qui confirme au moins deux choses, au passage: les rassemblements publics interdits par les administrations publiques ne sont pas applicables au RDPC et que fatalement, le RDPC est un parti-Etat. Et ce n’est pas la tenue du bureau politique dudit parti au palais de l’Unité le 03 Novembre 2016 , qui en polluerait la démonstration.

Je ne m’étonnerai pas non plus de l’absence (temporaire ?) de parole officielle du Chef de l’Etat sur ce sujet. Il a pris son temps avant de publier son discours officiel sur Eseka. J’attendrai donc, comme tous les Camerounais, qui le font depuis 34 ans. Le temps que le bilan des morts (trois) et des nombreux blessés ne s’alourdisse. Je connais mon Président et je ne serai pas surpris.

Mais je connais aussi ses sbires. Particulièrement, le porte-parole du gouvernement et son légendaire talent «entubatoire». M. Issa Tchiroma, c’est l’homme qui vous fait croire que vous êtes riche alors que vous êtes endetté. Trop fort, le mec (je ne vous cache pas que je ris aux éclats en ce moment même). Le digne successeur du professeur Kontchou Kouomegni, pour qui notre respiration serait presque due à la bonne volonté du Président de la République, nous a donc expliqué que les accusations sur les violations sur les droits de l’homme émises par les Etats-Unis, certaines ONG ou simplement par des témoignages Camerounais, n’étaient pas fondées. Et pour cause, «les autorités administratives et les forces de maintien de l’ordre ont fait preuve de retenue et de professionnalisme»… Sacré Issa. Comme disait l’autre, «tu nous manquerons» quand tu ne seras plus en poste. En attendant, faut juste regarder les vidéos postées par des citoyens et autres bloggeurs pour réaliser qu’il n’en pas été le cas.

Oops, «bloggeur», l’expression à ne pas prononcer. Ces «Boko-Haram» de l’Internet, selon le président de l’Assemblée Nationale, Cavaye Yeguié Djibril et celui du Sénat, Niat Njifendji Marcel, ces perturbateurs du sommeil et de la tranquillité des Camerounais (c’est bien connu qu’un blogueur ne dort jamais et est orienté « dérangement des citoyens honnêtes »), ces personnages «dangereux» (les blogueurs hein) qui ont poussé notre cher ministre Bakary  à convoquer un séminaire sur l’utilisation des réseaux sociaux, animés par des grands professeurs, devraient en toute logique être responsables de ce qui passe à Bamenda. Puisqu’ils en parlent, qu’ils publient des articles et que les gens réagissent… Foutaises.

Réponses appropriées

Chapter one: No make erreur

Face à ce que tout le monde considère comme navrant pour notre pays, encore un de plus, certains ont opté pour la violence. Rien à cirer de la faim, de la marginalisation, des injustices, il est inadmissible de brûler des symboles de représentation nationale, qu’ils soient sécuritaires, éducatifs ou administratifs. La colère, on l’entend et on la comprend. Mais on ne touche pas au patrimoine national. Point.

Chapter two: Erreur for mboutoukou, na dame for ndos

Si la réponse aux questions légitimes des Camerounais est de s’isoler, de se particulariser ou de courir au fédéralisme – et là-dessus, le Premier Ministre a raison – c’est le Cameroun entier qui perd. Et devinez qui se réjouit ? Les guerres, civiles, ethniques ou régionales n’ont jamais fait de bien aux populations, mais ont augmenté les ventes d’armes, la prospérité des multinationales du domaine minier, forestier et pétrolier et les prises de territoires au nom de l’aide à la sécurité par d’autres pays, via des conventions internationales. Continuons de nous diviser, les autres en profiteront. Déstabilisation volontaire ou porte entrouverte pour s’infiltrer, l’extérieur saura s’engouffrer, au détriment du local.

Et pour ceux qui y associeraient des desseins occultes dans une guerre qui offriraient du sang humain, il est évident donc qu’il faut absolument s’épargner un carnage quelconque au profit des buveurs de sang. Cela ne se fera point; au nom de Jésus!

Chapter three: Overdone na mbout

Pourtant, on est en droit de pleurer, de se plaindre, de revendiquer, légitimement. Et personne n’empêchera un Camerounais de le faire. Les morts, les blessés, le sang versé injustement ne sont que des signes prémonitoires d’un Cameroun de plus en plus libre. Il ne faut donc pas cesser de s’exprimer pour son pays, quand ça va mal ou quand ça va bien. Le sens patriotique nous l’oblige, nos enfants nous l’exigent, l’Histoire nous y dirige.

Chapter four: Mbout na sick

Inconsciemment, la première erreur que nous avons commise, tous, y compris moi, est de parler de zones, régions, populations «anglophones». Cette marginalisation catégorielle des compatriotes uniquement par la langue, cette culturalisation de l’anglophonie a, de fait, biaisé le regard et le traitement de tout ce qui n’était pas a contrario «francophone». Au demeurant, on ne qualifie pas Douala de zone «francophone» ; comme si naturellement, le Cameroun serait d’abord francophone. Pourtant, les écoles, les entreprises privées, sur les réseaux sociaux, tout s’anglicise de plus en plus. Et jusqu’aujourd’hui, le pidgin reste un levier de lien social très fort.

(*) : Sinon, pour la vidéo des chapters, c’est par ici.

Alors, y a-t-il vraiment un problème anglophone ?

Non.

Il y a un problème d’accès aux ressources, de confiscation de pouvoir, de part de gâteau pour parler trivialement, de la majorité des camerounais, où qu’ils soient, quels qu’ils soient. La preuve ? Les récents appels d’une partie des élites du Nord, des régions dites du Centre, de celles du «pays organisateur», selon l’expression du regretté Ateba Eyene. A quand les appels des peuples Sawa ou des pygmées ? Et que dire des innombrables plaintes ou revendications de la diaspora ?

Je dis donc «NON» à l’approche linguistique des maux du Cameroun. Si vous avez perdu de la mémoire, les chansons de Corneille devraient vous rappeler les guerres entre Hutu et Tutsi, pour ne citer que cet exemple, parmi tant d’autres en Afrique.

Je veux pouvoir retourner dans le merveilleux village de Mbambili, après Bamenda et me sentir chez moi, comme je l’ai ressenti avec ces villageois si hospitaliers, qui m’ont prêté leur maison, sans rien y enlever, juste pour mon séjour. Je veux parader à Limbé, à Buea quand l’envie me prend d’y aller. Wum, je ne t’oublie pas. Et toutes les autres. Je veux parler pidgin ou anglais dans le Cameroun entier et je tiens à ce que mes enfants surpassent mon niveau d’anglais. Je veux repartir à Kumba et contempler la propreté de ses rues ou déguster son pain –les fameux «Kumba bread». Ou rendre visite à mon cousin, à qui j’ai donné le prénom de Jordan à sa naissance, qui fréquente à Sasè. Et si je ne peux avoir tout ça, je vous promets la mort si vous m’empêchez de manger de l’eru avec un bon water fufu ou du corn-chaf. Pourquoi devrais-je m’épargner de célébrer le valeureux capitaine des Lions de l’épopée héroïque du Mondial 90, Stephen Tataw ou notre tortue ninja à nous, Pius Ndiefi (je ne sais même pas s’il a obtenu un pénalty de sa carrière, tellement il était «infauchable» dans une surface de réparation dans un match de foot) ? Ou dois-je me retenir quand le titre «sawalé» passe à la radio ? Je veux continuer à être interprète à l’Eglise et danser avec mes bros and sis. Loin de moi de ne plus animer des émissions en anglais ou de composer des chansons en anglais. Et puis, j’avoue que dire du Cameroun que c’est une «Land of Promise» résonne mieux que «Chère patrie» (refrain de l’hymne national).

Bamenda e, I not di forget you… – Kotto Bass

Yes, I am Cameroonian, speaking french, english… and pidgin!

Qui a écrit cet article?

Sergeobee

Project Professional Manager, Chief Creative Officer, Marketing Manager, WebDevelopper, WebDesigner, Online and Digital Manager, producteur et animateur radio/TV et fondateur d'obosso. Founder et CEO d'artecaa, qui gère la plateforme de travaux ponctuels rémunérés eboloo.com.
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  • Karl Green

    Pas mal … Quelqu’un avait dit que le Cameroun est maudit. J’ose croire que oui des fois. Et ces gens qui poussent les innocents a la mort, de pauvres ignorants. En tout cas …