Plaidoyer pour un pidgin décomplexé

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Lapiro

J’aime le pidgin et je ne m’en cache pas.

Il ne s’agit certainement pas de taper sur l’anglais ou le français, langues officielles du Cameroun pour lesquelles je prends beaucoup de plaisir à exprimer leurs beauté, nuances et spécificités. D’ailleurs, les raccourcis excessifs que l’on use dans le français m’exaspèrent au plus haut point. Exemple: éval pour évaluation, doc pour documentation. Pire encore débrief pour debriefing, qui est déjà de l’anglais, soit dit en passant. Pareil pour conf call (conference-call, réunion par téléphone). C’est un processus anglo-saxon, qui procède lui-même de la culture associée qui est plutôt directe, précise, laconique. Pourtant, c’est beau le français quand il est bien écrit ou parlé… Bref, revenons à mon pidgin chouchouté.

Avouons donc d’abord que c’est très beau à entendre

Ok, les goûts sont relatifs. Mais quand vous écoutez les tubes de Lapiro de Mbanga, de Prince Nico Mbarga (avec son fameux Sweet Mother) et tous ces titres qui nous ont fait danser, c’est juste chouette. Re-Ok, la musique y est pour quelque chose. Justement, peut-être que cet effet de « déliciosité » est due à la musicalité facile que procure le pidgin. Tout ça est surement subjectif, mais je crois que plusieurs partagent ce constat.

Outil identitaire et communautaire

On pourrait dater et originer le pidgin de la mauvaise reformulation des expressions anglaises par les habitants des contrées où l’empire de Sa Majesté déployait son impérialisme, y compris culturel – God should definitely save the Queen, à cette allure – Jamaïque, Ghana, Nigeria, etc. et bien entendu, le Cameroun. Même s’il y a quelques différences ça et là, surtout dans les intonations, dues aux particularismes locaux, le socle de cette réalité demeure dans l’idée d’essayer de converser avec l’envahisseur, il faut le reconnaître, de l’époque.

Tout comme la soul music aux USA et plus précisément le negro spiritual, le pidgin n’est pas une langue nouvelle à proprement parler, vu qu’une langue obéit à des codes structurels qui traduisent une certaine façon de penser, mais est à la fois un révélateur et un vecteur d’une filiation spirituelle qui unit ceux qui l’utilisent. Le pidgin crée automatiquement une certaine forme de communautarisme positif; ce qui n’est pas forcément le propre de toutes les langues. Même issues de plusieurs tribus différentes, le pidgin permet de rassembler, je le re-précise de façon identitaire, les personnes qui le partagent.

Brise-glace

Le sentiment d’appartenance et de connivence que donne le pidgin est plus fort que celui que donne l’anglais ou le français entre les mêmes personnes. Parce qu’entre autres éléments, il brise la glace dans une conversation. Une élite qui s’exprime en anglais ou en français fera l’effort d’utiliser des mots adéquats, le registre soutenu, les formulations d’usage, etc. Cela entraînant un effort de la part des autres à s’arrimer à son propos et à créer une distance psychologique entre le discoureur et son auditoire. Mais si elle (l’élite) s’exprime en pidgin, tout d’un coup, les barrières tombent et une proximité immédiate s’installe, quelque soit la stratification sociale. On pourrait comparer cela au wolof au Sénégal, au lingala dans les Congos ou au swahili en Afrique australe par exemple. A chaque fois que les chefs d’Etat ou autres hommes de pouvoir ont essayé d’être honnête ou plutôt pratiquer la langue de bois, le référent culturel qu’est la langue locale (ici le pidgin) a toujours été un atout, car les rapprochant des populations.

Flexibilité garantie

Contrairement aux langues occidentales, le pidgin se nourrit des autres expressions sans protocole, académies ou processus de validation. C’est une langue perméable qui intègre très rapidement le vocabulaire des autres langues autour d’elle. En une seule phrase, il est facile de retrouver des mots venus d’ailleurs.

Exemple:
Pidgin: you fi tellam say that patronne no be my jomba?
Traduction: Es-tu en train d’insinuer que cette patronne n’est pas ma fiancée?

Il y a de l’anglais, du français, du pidgin et même du duala (langue camerounaise). Quelle flexibilité! Admirable. Triplement admirable. Il ne s’agit pas de détester les langues des « blancs », mais de bien saisir la pertinence du pidgin face aux enjeux culturels, car on ne le dira jamais assez; la langue c’est le socle de la culture. Cela nous ferait (et le fait déjà) plus de bien que le mal que l’on prétend que cela nous fait.

Qui a écrit cet article?

Sergeobee

Project Professional Manager, Chief Creative Officer, Marketing Manager, WebDevelopper, WebDesigner, Online and Digital Manager, producteur et animateur radio/TV et fondateur d'obosso. Founder et CEO d'artecaa, qui gère la plateforme de travaux ponctuels rémunérés eboloo.com.
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