Les challenges au Cameroun: les dindons de la farce

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Photo: Socialnetlink.org

Depuis cinq ans maintenant, (oui, parce que les pays anglophones le faisaient déjà depuis longtemps, comme d’habitude quoi), les pays Africains francophones voient des challenges s’organiser ça et là principalement par des entreprises, mais parfois aussi par des associations plus ou moins connues (tenez, mon entreprise y a même gagné un prix). Et comme pour tout ce qui est nouveau et qui fait le buzz, l’engouement autour de ces événements a toujours été rapide et populaire. Des tweets par ci, des partages Facebook, des photos Instagram, en-veux-tu en-voilà. Au delà de l’euphorie, parfois moutonnée, liée à ces pseudo-phénomènes, il est de bon ton, même un devoir de s’interroger sur leur bien-fondé et de tirer les conséquences qui vont avec.

Ce qu’on imagine et ce qu’est la réalité

Merci à Olivier Madiba et bon vent à son jeu Aurion. Parait même que cela sera adapté au cinéma. Merci et tous nos encouragements aux nombreux récipiendaires des différents challenges organisés en Afrique. Beaucoup de courage pour vos projets.

(Ca c’est dit. Comme ça, je ne serai pa taxé d’aigri puisque moi-même j’ai participé à des challenges, ou plutôt à un, 01, challenge et que j’ai perdu. Je leur ai proposé la plateforme http://eboloo.com, mais bon une application pour tontine virtuelle a gagné. Bravo, mon gars. Le million-là est à quel niveau? :) )

Dans notre imaginaire et même dans les descriptifs des annonces portant sur eux, les challenges représentent une opportunité de présenter et développer un projet face à un jury qualifié (ou pas), en vue de toucher des potentiels bailleurs de fond… Les fameux business angels (oui, parce que dire « bailleurs de fond », c’est ringard pour les jeunes d’aujourd’hui).

Faut donc voir l’enthousiasme qu’ont ces participants à l’entame de ces compétitions. Le « geekisme » atteint son sommet et c’est vers le plus Zuckerbergiste ou SteveJobiste que les regards vont se tourner. Puis, vient la compétition en elle-même et la proclamation parfois tardive des résultats. Un peu de pré-buzz et de post-buzz accompagnant ce moment un peu spécial pour les rêveurs et (potentiels) startupers, qui par ailleurs se doivent de bien circonscrire cette notion de start-up et des enjeux y liés. Evidemment, participer et peut-être gagner, vient nourrir ce rêve inconscient d’être célèbre dans la grande jungle des représentants de la génération Y.

Mais cela s’arrête-là. Qui se souvient encore des vainqueurs de tel ou tel challenge? Ok, faisons plus simple. Qui se souvient des solutions proposées et retenues à la fin des challenges? Faisons encore plus simple. Pouvons-nous citer, tous challenges confondus au Cameroun, autant de solutions actives et utilisées par les populations, que les doigts de la main? Quel est l’impact réel de ces tournois, au-delà de l’epsilosphère de Twitter et Facebook? Il semble d’ailleurs que l’on procède à un essouflement sur la question. Je m’abstiendrai de penser que cela peut être le fait des participants qui s’inscriraient de moins en moins, à cause du ridicule des prix offerts. Je préfère évoquer des raisons plus sérieuses, les bruits de couloir qui font le menu de bien de conversations dans les cercles dédiés.

Arrêtez de nous prendre pour des…

Tout d’abord, il y a des challenges qui souffrent dès la base, sur la question de leur pertinence. Quand on lie une compétition aux produits/services d’une marque et qu’on prétend soutenir l’innovation, je mets un carton rouge. Messieurs et mesdames les DCM, vous avez le droit et le devoir de défendre vos entreprises… Faites-le clairement donc; évitez de nous dire que vous  le faites pour développer l’Afrique. En gros, si on développe une application qui vous permet de mieux vendre, alors on contribue à l’avancée de l’Afrique, c’est ça?  (Non mais le double-combo…). Comme si nous ne savions pas que vous faites du branding pur et dur. Mêmes commentaires pour nos incubateurs. (Ou on incube quoi là-bas ôôô? Tu paies, fatigué, mais après… Anyway, je me tais, à chacun son boulot.).

Cela dit, même au courant de ce qui précède, les gens participent. Se pose alors la question du critérium de décision pour telle ou telle application. En de pareilles circonstances, le maitre-mot est « opacité ». En français facile, si tu ne connais pas quelqu’un dans le jury ou dans le comité organisateur, oublie. Vite même. Sinon, comment comprendre que des applications élues (oui, c’est bien ça le terme) soient des copier-coller d’applications déjà célèbres, ou qu’elles soient en relation avec l’entreprise qui organise, ou encore, soient sans aucun impact sur les utilisateurs, sans liens avec le contexte local, mais en sortent vainqueurs? Par exemple, une application qui fait office de porte-monnaie de crédit chez un opérateur téléphonique, une autre qui est un duplicata de YouTube ou une autre qui permet les opérations financières d’une banque particulière ont été récipiendaires…. Are you serious, folks? Pas la peine d’organiser des challenges pour ça; faites des appels d’offre simplement; les gars et des entreprises comme la mienne, artecaa, y répondront.

Et même ces projets que l’on retient finalement, ceux qui sont estampillés « j’ai-codé-pour-faire-le-branding-des-partenaires-du-challenge« , leur issue laisse à désirer. Vraiment. Entre les pourcentages scandaleux de gain dans les bénéfices du futur produit issu du projet, (un ami m’a confié des rapports de 60-40, 80-20, en faveur de l’entreprise organisatrice) et les projets mort-nés faute de financement à la hauteur de l’ambition, il y a surtout l’épineuse question de vol de projets. Evidemment. Pourquoi faire comme si. Le mouvement numérique au Cameroun et ses réalités? Laissez-moi rire.

Le développement de l’Afrique. Hmm…


Pourquoi se refuser à piquer une brillante idée et ce, de façon « légale » quand on peut le faire? Bien-sûr, on ne présente pas ça de cette façon-là, mais c’est quand même étrange que des services similaires apparaissent tout d’un coup comme ça, de manière simultanée, comme si tout d’un coup on avait trouvé la parade pour résorber le chômage, la famine et les maladies en Afrique. Tchaiiiii! Ne me parlez pas de projets Africains qui réussissent, à l’exemple des fermes digitales d’Afrique de l’Est; c’est des initiatives locales et soutenues localement. Elles sont à saluer.

N’oubliez pas que le monde entier se déverse sur l’Afrique. C’est la raison d’être des rachats massifs de terres en Ethiopie, des levées de fond gigantesques pour des plateformes e-commerce ou MarketPlace ou encore des positionnements stratégiques, militaires des Occidentaux, Russes et Chinois dans tous ses pays. Le rapport avec les challenges? C’est simple, c’est Chirac (double-Président Français) qui le formule bien (remplacez juste « bourse » par « challenge ») :

« Après leur avoir volé leur culture, on leur a volé leurs ressources, leurs matières premières en se servant de leur main-d’oeuvre locale. On leur a tout piqué et on a répété qu’ils n’étaient bons à rien. Maintenant, c’est la dernière étape : on leur pique leurs intelligences en leur distribuant des bourses, et on persiste à dire de ceux qui restent : ‘ces Nègres ne sont décidément bon à rien’ » – Jacques Chirac, Entretien avec Pierre Péan, L’inconnu de l’Elysée, Fayard, 2007.

Quand nous comprendrons que l’Afrique ne peut se véritablement se développer que par elle-même, en encourageant les actions de ses enfants, les challenges qui seront organisés et gérés par les Etats, (peut-être) prendront tout leur sens.

Pour les autres, ceux qui croient aux challenges, ceux qui ont des choses à exposer, des talents à faire valoir, je ne peux donner qu’un conseil: l’école de la vie. Tout le monde vous le dira, la plupart des artistes qui ont une carrière musicale florissante, ne sont pas issus des compétitions géantes, mais des cabarets. En d’autres termes, ne devez pas votre salut aux challenges; travaillez, promouvez vos réalisations, parlez autour de vous, rencontrez des partenaires financiers de confiance, établissez des rapports dans lesquels vous êtes gagnant, ne cédez pas à la gloire éphémère au risque de perdre le fruit de votre intelligence; gardez la main sur votre produit, confiez-vous à Dieu. Un jour, vous récolterez à l’instar de Patrick Ehode avec l’appli Vairified. Sinon, devinez qui seront les dindons de la farce? Bah, oui, que crois-tu?

Qui a écrit cet article?

Sergeobee

Project Professional Manager, Chief Creative Officer, Marketing Manager, WebDevelopper, WebDesigner, Online and Digital Manager, producteur et animateur radio/TV et fondateur d'obosso. Founder et CEO d'artecaa, qui gère la plateforme de travaux ponctuels rémunérés eboloo.com.
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  • Paul Emmanuel Ndjeng

    Je re-scanne ce papier… avec délectation ^_^

  • René Emmanuel

    Absolument pertinent.