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Le dilemme des sacrifiés

padlock-lock-chain-key-39624J’ai volontairement intitulé cet article ‘le dilemme des sacrifiés’, parce qu’au-delà d’être un choix personnel, la question du retour au bled est très souvent une combinaison de plusieurs critères parfois indépendants de la volonté propre de celui qui s’y prête. Loin d’être simple, elle varie parfois au cas par cas et a certainement peu à voir avec le simple fait de peser les avantages et les inconvénients.

La pression familiale

Pour les plus nantis, du genre papa DG d’une grande société à Bonanjo, maman occupant un haut poste administratif à Akwa, villa à Bonapriso, voiture et chauffeur de service, petit déjeuner au Moulin de France …, la question du retour au pays natal n’est très souvent pas un dilemme en tant que tel, mais une question de goût. D’ailleurs, beaucoup de ceux qui sont issus de ce type de milieu ne voient pas l’intérêt de ‘rester dans le froid de mbeng’ à la fin de leur études et préfèrent largement retourner dans le cocon familial, parce qu’au moins la bas, disent-ils, ils sont connus comme fils de tel ou de tel, et ont largement plus de chance de trouver un emploi lucratif avec le piston de papa.

Pour le fils du pousseur de Nkolmitak ou de Madagascar qui est parvenu à arriver en France par monts et vallées, la question du retour au pays natal n’est pas du tout une option ‘Que ça a commencé par ou?’ vous dira-t-on de vive voix… Et avec raison. Pour beaucoup issus de ce type de milieu, avoir un fils à mbeng est une bouffée d’air frais financièrement, que dis-je une manne tombée du ciel. Sur ces sacrifiés de mbeng, reposent parfois l’avenir et le bien-être de toute une famille (et comme chez nous les familles ont des villages entiers…). Un père te dira ‘tu reviens au pays que tu m’as construit la villa quand?’ Tu m’as envoyé ma part de vielle Peugeot quand?‘ Et puis, tu as des petits-frères que tu dois penser à ‘faire monter’ pour qu’eux aussi puissent se construire un avenir loin du ghetto… Entre requêtes et obligations familiales, le cœur sur la main, on se retrouve finalement à rester à Panam malgré soi.

Le confort de la vie en occident

Je parle de ceux là qui ont beau dire que mbeng est dur, mais qui font la queue tous les ans à la préfecture de Saint-Denis pour renouveler leurs kaolos. La vie en occident a certes ses challenges, mais au delà de tout, l’assurance maladie, la sécurité sociale et les allocations chômages, etc sont des privilèges que même les plus nantis au bled n’ont pas, la preuve beaucoup vont recevoir leurs soins à mbeng. Donc laissons de côté le fait que le pays est doux, il fait bon vivre, on est bien chez soi… Avouons-le il est parfois plus avantageux d’être laveur d’assiette en Suisse et jouir de ces avantages que d’être cadre dans une société au pays, où avoir un travail stable s’apparente à la danse Bafia.

La stabilité du marché du travail

On aura beau chanter les déboires de mbeng (et les histoires de racisme etc sont nombreuses), mais le blanc ne te licenciera jamais parce que tu n’es pas du même village que lui, parce que tu ne parles pas le même dialecte que lui…Ou alors prenons le dans un autre sens, le blanc ne t’embauchera pas parce que tu es fils de tel ou tel (du moins pas forçément). Donc question travail, il y a quand même beaucoup plus de sécurité et de stabilité surtout pour ceux qui s’y donnent vraiment. Mais même les paresseux trouvent leur compte avec les pensions. Bon c’est vrai que les possibilités d’avancement sont parfois biaisées par des critères discriminatoires, mais le paradis n’existe pas… Beaucoup s’en sortent même en étant balayeur de couloirs. L’essentiel c’est qu’au pays on sache que je travaille au Crédit Agricole ou à la Banque de France… L’argent n’a pas de couleur dira-t-on.

Le ‘qu’en dira-t-on?’

Rentrer au pays… Certes! Sans un lopin de terre, même une vielle Renault sécurisée au pays pour faire genre tu viens quand même de mbeng.     Papa c’est la risée de tout le quartier que tu veux essuyer? Nooon… épargnez moi ce genre d’humiliation. N’est-ce-pas Major Assé dit souvent que lorsqu’il est rentré de son premier stage en France, les gars du kwat ont failli le lyncher sous prétexte qu’il avait oublié les conditions précaires du terroir? Il a fallu qu’il les ‘endorme’ un peu avec ‘Ma copine ooo’ et quelques bières pour qu’on le laisse vivre en paix.

Pour dire que quoique la société africaine soit très communautariste, les questions d’honneur de beaucoup de familles reposent encore sur le paraître, le ‘m’as-tu vu?’, le ‘mon fils étudie en Allemagne’, ou ‘ma fille est médecin en Belgique’. Et beaucoup parmi ceux qui ont envisagé un retour éventuel ont vu leur rêve être sacrifié à l’hôtel de l’orgueil ou du prétendu ‘honneur’ de leur famille, ou du ‘Je vais encore crâner au bar avec qui si tu rentres?’ Tu parles du dilemme des sacrifiés?

20 ans à Mbeng… Et rien de concret!

Après 10, 20, 30 ans en occident, beaucoup malheureusement ne peuvent faire un bilan concret de leur vie. Poursuite du vent, course après le métro jour et nuit (métro-boulot-dodo), pour à peine réussir à payer ses factures, soutenir sa petite famille, aider les petits frères qui ne jurent que par le mbenguiste au bled… Deux trois voitures envoyées au bled c’est vrai. Mais malgré les apparences, y en a pas beaucoup qui ne sont parvenus à épargner grand chose durant des dizaines d’années de vie en occident. Appellerons-nous cela succès parce qu’on a ‘traversé’?

Après faudra peser si le fait de revenir au bled, même avec un salaire d’un bâton dans une bonne boîte de la place, et la famille (le village) qui n’aura l’œil que sur ton argent, serait meilleur situation que la présente… Et là encore, faudrait que madame (pour ceux qui sont mariés) soit compréhensive. Dèjà oublie ça si c’est une blanche (oui ça fait cliché et puis quoi?). Quoique nombreuses sont nos sœurs qui une fois de l’autre côté, oublient qu’elles sortent de quelque part… Là encore c’est un autre débat.

Rentrer… Avec ou sans kaolos??

Avec la question de stabilité politique très souvent inquiétante dans nos pays dits du Tiers-Monde, beaucoup hésite à se lancer sans avoir de back-up. ‘On sait jamais comment ça peut tourner’, me dira-t-on… Parce que oui, avouons le beaucoup de nos ministres aujourd’hui en fonction détiennent un passeport rouge (passeport français) ou bleu (américain). Le fait de vouloir rentrer investir dans son pays passe en second lieu lorsque la sécurité n’y est pas. Beaucoup préfèrent ‘caler à mbeng’ le temps que ça mettra (10-20 ans, 2ans pour ceux qui épousent les mekat…#JeSors) pour avoir leur kaolos avant d’envisager un retour potentiel.

Ainsi va la vie du mbenguetaire entre dilemme et sacrifices impersonnels… On va faire comment? Obosso!

Qui a écrit cet article?

Gilles Tagne