Extrait d’un texte publié en 2011 en réponse à un autre idéologue révisionniste par Tiky VI Narcisse

Commençons par lever une équivoque : les chefs Dualas ont certainement écrit à la reine d’Angleterre pour demander sa protection , mais ils ne sont pas les seuls à avoir signé des traités de protectorat avec les Européens.

La quasi-totalité des chefs qui comptaient à cette époque ont suivit la même démarche . Le nombre de chefs indigènes « vendus » serait donc à élargir.

Pour l’attitude et l’action des Dualas vis-à-vis la souveraine d’Angleterre l’analyste politique devrait tenir compte de deux choses : le contexte historique et le rapport de force.

Au XIXe s. les Dualas avaient développé des liens diplomatiques et commerciaux étroits avec les commerçants Européens, notamment les Anglais. Plusieurs traités avaient déjà été signés avec ceux-ci, des traités ayant des clauses protégeant les intérêts économiques des Dualas qui, seuls, avaient le droit de commercer avec les tribus de l’intérieur du pays. Le commerce à Douala devenant chaque jour plus florissant, des rivalités naquirent naturellement d’une part entre les différents clans Dualas et, d’autre part, entre les Dualas et certaines populations de l’intérieur du pays qui voulaient avoir accès directement aux Européens afin d’éliminer les frais de transaction à payer aux Dualas. Soucieux de préserver leurs intérêts, les Dualas voient la nécessité de solliciter la protection d’une grande puissance et se tournent alors vers les Anglais qu’ils connaissent plus ou moins bien.

A noter qu’à la même période, les rivalités économiques et militaires entre les puissances européennes se sont se déplacées en Afrique et dans d’autres parties du monde. Pour assurer des marchés à leur surproduction industrielle et se procurer gratuitement des matières premières vitales, les Européens vont coloniser à tout va. Ainsi, dans la sous région, les Anglais étaient déjà à Calabar (Nigéria) et le drapeau français flottait à Brazzaville et à Libreville. Entre temps, l’Allemagne récemment unifiée qui entend prendre sa place de leader européen et mondial va, après le lobbying de la firme Woermann auprès du chancelier Bismarck pour la conquête du Kamerun, s’engager dans le business de la colonisation . Presqu’encerclé, le Cameroun ne pouvait échapper à la colonisation et sa conquête n’était plus qu’une question de temps.

Le rapport des forces entre les Dualas et les puissances militaires occidentales qui convoitaient leurs terres leur était défavorable. A l’époque les Dualas n’avaient pas une armée institutionnelle ; ils levaient des troupes selon les circonstances pour défendre de la nation. Deux alternatives s’offraient alors aux chefs Dualas : engager une lutte armée dont on connaissait l’issue néfaste (Samori Toure et tous les résistants sont tombés les uns après les autres) pour les populations, ou négocier les termes de leur coopération avec la puissance prédatrice pendant qu’ils le pouvaient encore.

La deuxième alternative, celle choisie par les chefs Dualas était la bonne, politiquement, économiquement et stratégiquement. Faire appel à la protection étrangère est un acte de souveraineté qui donne une certaine marge de manœuvre à la partie faible dans les négociations ; marge qu’elle n’aurait pas si lesdites négociations se tenaient après une défaite militaire. Elle peut alors s’en tirer avec des avantages économiques certains et éviter le massacre des populations.

Il est certes déplorable que les souverains Dualas se soient retrouvés dans une position de faiblesse, comme tous les Africains, vis-à-vis des occidentaux au point de solliciter leur protection. Mais il n’y a rien d’extraordinaire dans la demande de protection adressée à la reine d’Angleterre par les Kings Bell et Akwa. Dans les relations internationales, les demandes et accords de protection sont régulièment signés entre des Etats ayant des capacités militaires et économiques inégales. Les petits Etats donnent alors en échange des compensations du genre de celles accordées par les Dualas aux Allemands par le traité du 12 juillet 1884.

Pensez aux accords signés entre les USA et les Etats comme le Koweït ou l’Arabie Saoudite par exemple.

Levons une dernière équivoque au sujet de la fameuse lettre de 1881 demandant la protection de la souveraine anglaise que les chefs Bell et Akwa signent. Apeurés par la concurrence allemande et française, c’est surtout les commerçants anglais qui voulaient l’intervention militaire de leur gouvernement pour protéger leurs affaires à Douala. Le protectionnisme était à cette époque une pratique courante. Ils convainquirent alors leurs partenaires Dualas de demander l’aide de la reine. Ce sont ces commerçants anglais qui sont vraisemblablement les auteurs de cette lettre truffée de fautes que les Kings Bell et Akwa, eux-mêmes peu sensibles aux subtilités d’une langue étrangère, signent . La fierté légendaire des Dualas ne leur aurait certainement pas permit d’ écrire une lettre dans laquelle ils paraitraient « implorer » la reine d’Angleterre. Seuls des sujets de Sa Majesté la reine auraient pu tenir un langage aussi obséquieux à son endroit.

A cet argument linguistique on peut ajouter un autre, anthropologique celui-là : les Dualas comme tous leurs congénères bantus appartenaient à une civilisation de l’oralité où la parole donnée avait valeur de signature.

Même à l’occasion du traité du 12 juillet 1884, c’est encore cette parole qui fut donné aux Allemands et quand ces derniers abusèrent de la parole sacrée, les Dualas qui « n’imploraient » personne pour venir les coloniser se sont levés pour la défendre. En s’opposant juridiquement, politiquement et militairement aux colons, ils ont ouvert les premières pages ensanglantées du nationalisme camerounais.

L’analyse politologique camerounaise devrait se débarrasser de l’idéologie qui tendrait à dévaloriser l’action nationaliste de certaines ethnies tout en parant une autre de toutes les vertus. Lorsque le chef Kum’a Mbappe s’opposa militairement à l’occupation allemande, le navire de guerre allemand, « Olga » bombarda Bonabéri en décembre 1884 et Bonapriso fut « mis à sac ».

Ce fut la première guerre anticoloniale au Cameroun ; au cours de celle-ci des Dualas moururent par centaines, devenant ainsi les premières victimes des atrocités Européennes au Cameroun (et ce n’est pas un badge d’honneur) bien longtemps avant que les Français ne viennent décimer les militants de l’UPC. Si un jour on devait demander des comptes aux colons, à tous les colons, pour leurs crimes au Cameroun, ce serait antinationaliste, contre-productif, irrationnel, et surtout déstabilisateur d’hiérarchiser les douleurs et c’est le pays tout entier qui devra alors s’unir derrière cette cause commune.

Tiky VI Narcisse, PhD
Professeur de sciences politiques
University of Connecticut, Storrs, USA
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Source: Page Achille Mbembe
https://web.facebook.com/achille.mbembe/posts/10155497860651451?comment_id=10155500272136451&comment_tracking=%7B%22tn%22%3A%22R1%22%7D&hc_location=ufi

Ce billet fait partie de la série: Sur le monument Um Nyobe saccagé à Douala

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  1. Affaire tribalisme au Cameroun; y a du boulot!
  2. Extrait d’un texte publié en 2011 en réponse à un autre idéologue révisionniste par Tiky VI Narcisse (Current)
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