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Élites Africaines, l’enjeu est ailleurs – Partie 2

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Photo by seth doyle
Photo by seth doyle

Une autre amie, une de celles que je considère comme une de mes alter-égo intellectuels, m’a suggéré de parfaire cette analyse en circonscrivant l’élite Africaine et son système… Je pense qu’elle a brillamment répondu à cette question si on parallélise ses analyses sur les écosystèmes professionnels avec les élites en général (voir ici et ici). On pourrait aussi ajouter les livres d’intellectuels comme Charles Ateba Eyene dont vous trouverez un florilège de publications toutes les plus brillantes les unes que les autres. Je recommande par ailleurs, l’analyse pertinente de .

Dans ce billet, je vais plutôt m’intéresser à l’élite que j’appelle de toutes mes forces, cette classe de dirigeants qui est indispensable au progrès de l’Afrique de demain.

Penser définitivement en faveur de l’Afrique

A la suite de la première partie de ce dossier, ce que j’essaie d’exprimer au travers de cette nécessaire reconversion intellectuelle et consciente, cette forme de sens de la patrie, c’est l’idée qu’il y a effectivement un espace politique – pas dans le sens de parti politique, mais d’organisation de la cité – pour déployer des initiatives, des visions purement africaines et dédiées aux Africains. Désormais, nos élites doivent circonscrire leurs visions dans le cadre Africain et se permettre de penser que cela est largement suffisant comme cause fondamentale pour la société et éventuellement pour leurs réalisations personnelles. On peut bâtir une carrière, une vision, avoir pour mission dans la vie de participer à la construction du Cameroun en particulier et de l’Afrique. Le logiciel de motivation et de formation qui justement nous formate tout au long de nos différents cursus et trajectoires académiques, devrait avoir pour objectif final de donner à chaque enfant du continent l’obligation morale de travailler pour nos pays et de préparer un terrain fertile pour les générations futures. Il faut donc rétablir cette vérité : avoir une carrière hors de l’Afrique ne nous rend pas supérieur à ceux qui l’ont fait uniquement en Afrique. Y a vraiment matière à laisser une trace permanente en « bossant » pour l’Afrique.

Avoir une carrière hors de l’Afrique ne nous rend pas supérieur à ceux qui l’ont fait uniquement en Afrique

Se permettre de penser; définitivement

Il y a un deuxième élément dont l’absence entravera indubitablement la marche vers la construction de l’Afrique et forcément, dans la constitution de la qualité morale de nos élites: c’est la place de la dialectique et du débat. En Afrique, nous devons arriver au point où les arguments et argumentaires, les oppositions, se révèlent non pas comme un problème, mais comme une source à la fois de connaissances, de théories, de concepts qui serviront de leviers pour l’avancement. Cette façon de gouverner le peuple sur la seule base de l’autorité fonctionnelle et hiérarchique des choses est importante et a certainement sa place. Mais seule, elle ne peut suffire. La règle d’or consiste d’abord à penser, puis à appliquer. C’est parce qu’on s’est privé de pratiquer cet exercice, qu’on se retrouve face aux permanents et les chroniques détournements de fonds, aux inadéquations complètes dans les politiques éducatives des pays Africains, menées justement par les élites africaines. Et pire que les changements brusques du monde nous surprennent et présentent l’Afrique comme une greffe qui prend mal face à la modernité.

Nos élites doivent comprendre que l’enjeu n’est pas leur pouvoir, mais le sort de générations entières de jeunes.

En prenant le cas de la formation à l’amour de la patrie, créer une société responsable de son avenir exige que l’on lui dise la vérité au sujet d’elle-même, qu’on déploie une configuration intellectuelle qui emmène les uns et les autres à réfléchir sur leur passé, à questionner le présent et à envisager sereinement l’avenir. Il faut qu’elle s’autorise, sans crainte de représailles à interroger ses réalités. Par exemple, il est inacceptable que les jeunes reçoivent des enseignements d’histoire sur la prise de la Bastille en France, alors qu’ils ne savent même pas qui est Douala Manga Bell, Félix Moumié, Um Nyobe ou Ernest Ouandié, pour le cas du Cameroun. On ne peut pas tout savoir de la deuxième mondiale du point de vue de l’Occident sans insister sur le rôle déterminant (et plus tard, le mépris honteux des élites Françaises face à ces héros) des tirailleurs « sénégalais » – africains de façon générale. On ne peut pas envisager l’épineuse question de la souveraineté de la monnaie en la maintenant comme une monnaie vassale de l’Euro (j’ai toujours du mal à réaliser que certaines de nos élites trouvent des bienfaits au FCFA; je ne comprends pas). Il est urgent que les langues se délient et que les voix se fassent entendre, dans tous les domaines. Une rupture paradigmatique doit s’opérer afin que nous apprenions à penser de nous mêmes ce que nous avons envie de faire et que les dispositions soient prises pour que ces pensées, ces réflexions soient considérées à leur juste titre. Qu’elles ne soient pas perçues comme un épouvantail, un danger pour la place des uns et des autres. Ce n’est qu’à ce moment où les idées sont énoncées et traitées que les actions bien définies prennent le pas et ont un sens presqu’éternel.

Dès lors que nos élites comprennent que l’enjeu n’est pas leur pouvoir, mais le sort de générations entières de jeunes, il le faut reconnaitre, qui sont parfois irresponsables à se cantonner à faire des selfies, à sacraliser tout ce qui vient de l’Occident, à se noyer dans un monde où ils font le jeu des élites occidentales lointaines. Le sort de l’Afrique passe d’abord par ce que l’on met dans la tête des Africains et ce qu’ils en font. Si nous ne commençons pas dès aujourd’hui à apprécier ce que nous avons, à consommer local, à valoriser nos cultures, si nous ne pouvons pas avoir un respect immense pour nos anciens, nous nous mettons des bâtons dans les roues et hypothéquons le futur de millions de personnes dont la quantité sera la première du monde dans quelques décennies. Ce souhaitable sort nous oblige à favoriser l’expression « libre », à déloger la pensée unique pour instaurer la collégialité et la diversité, toutefois encadrée dans le respect mutuel de tous les protagonistes. Enfin, nous devons apprendre à nous détacher du sensoriel, de l’émotionnel, pour arriver à élever, non pas une Afrique de consommation abrutissante, mais une Afrique de production, de ressources, aussi bien de produits et services finaux que de concepts et d’intellectuels.

Construire la pensée

Cela embraye justement sur le troisième point qui est une forme de constitution accompagnée de méthodologie, une construction et une reproduction du savoir. Cela a toujours été le cas par le passé – lointain, je concède – notamment par l’entremise des traditions « griotiques ». Mais le savoir, qui pour certains peut être assimilé à de l’information, devient le facteur clé pour demeurer producteur dans l’échiquier mondial. Par conséquent, il faut rapidement envisager la reconstitution du savoir. Sinon nous aurons toujours des décennies de retard par rapport au reste du monde. Les élites africaines doivent intégrer cela dans l’exercice de leur fonction. L’Afrique a besoin d’intellectuels – actifs, engagés j’entends, pas de hauts diplômés forcément (ce qui serait un plus), mais de personnes qui pensent, conceptualisent les choses, qui proposent et interprètent mieux les sociétés. Y compris les artistes ou une pharmacopée qui explique et soigne le corps par la connaissance qu’elle s’est longtemps constituée à travers les recettes de grand-mère. On pourrait étaler cela à tout autre domaine, l’idée de base étant qu’il faut pouvoir littéralement stocker, organiser, conceptualiser, transmettre le savoir, parce que c’est cela qui permet justement de se rassurer que ce qui a été fait par le passé va se perpétuer. C’est un must lorsqu’on veut parler d’une identité (ou plusieurs identités) qui se reproduit par elle-même, une Afrique dynamique qui marche selon le plan qu’elle a et qu’elle se forge, où les jeunes héritent des générations antérieures non pas sur la base de la peur ou de la chefferie tyrannique, mais sur le bien précieux qu’est la connaissance, le savoir. C’est un appel à tous ceux qui sont dans les domaines de la constitution du savoir, notamment dans le domaine du blog.

Evaluer la pensée

Enfin, je pense qu’il est besoin de greffer une quatrième donnée qui peut à certains égards, paraître contraignante, qui pourrait même sembler s’opposer aux premières, mais qui, bien utilisée, permet de pérenniser les modèles suscités. Il s’agit du système d’appréciation et d’évaluation. Nous ne devons pas installer une sorte de darwinisme social, économique et politique être la pierre angulaire de la vie quotidienne. Au contraire, organiser la multiplicité et la divergence d’opinions dans des cadres d’évaluation bien précis nous sera salutaire.

Un exemple patent est celui de la gestion des marchés publics: on est las d’entendre que non seulement nous sommes en retard sur des projets (cf. CAN 2019 au Cameroun), mais que parfois on ne suit même pas ces projets. Et cela ne peut pas marcher dans une Afrique qui a besoin de faire dix fois plus que ce que les autres ont fait. On ne peut pas se payer le luxe de commettre des erreurs et de retarder les projets sous de fallacieux prétextes. Là où la Chine, en moins de 30 ans, est passée premier bailleur des États-Unis, là où des ministres japonais, pour peu qu’il y ait une coupure d’électricité se mettent à genoux et demandent pardon à toute la nation, là où les élites démissionnent pour des fautes que nous considérons comme banales, et sont auditionnés pour quant à la gestion de leurs propres affaires (impôts, blanchiment d’argent, etc.), on ne peut pas se permettre de cultiver l’opacité. Les élites doivent montrer l’exemple dans leur gestion propre. Elles ne cachent pas des centaines de millions dans des caveaux en pleine maison, ne détournent pas les fonds publics pour se construire des châteaux.

L’Afrique a besoin de faire dix fois plus que ce que les autres ont fait, si elle veut compter dans le concert des nations.

Ce système d’évaluation doit donc être mis en place, les institutions et même les lois, étant déjà présentes. Il va de la responsabilité des hommes forts d’accompagner ces institutions. Ce système doit pouvoir garantir que les choses se passent de la bonne façon. Quand on prend un pays comme le Cameroun qui a longtemps trusté les premières positions en termes de corruption, il devient très difficile d’envisager que l’on puisse s’en sortir si cette corruption n’est pas simplement un fait ponctuel, mais est devenue l’essence même du système. Tout ce que nous pourrons faire dans cette reconstruction du pari élitiste en Afrique, a besoin d’être contrôlé et évalué pour que le système tienne de la bonne façon.

***

Au terme de cette courte analyse de l’élitisme et des élites au Cameroun et en Afrique, ce qui est à retenir c’est d’envisager la pratique et les activités des élites sous le prisme de l’héritage que nous laisserons demain. Si l’élite de quelque domaine que se soit, arrive à se dissocier d’elle-même pour s’inscrire dans ce mouvement de laisser quelque chose aux générations futures, il va s’en trouver qu’il ne pourra y avoir qu’une bonne pratique des choses. L’élite fera des choses bénéfiques à tout le monde, et donc forcément à elle-même. C’est parce qu’on est centré sur le présent, sur soi-même, qu’on est nombriliste, qu’il y a une vraie déception par rapport à la plupart des élites africaines, parce que n’étant pas des modèles de réflexion et de gestion, on se retrouve donc avec une Afrique qui se meurt de l’intérieur, parce que lorsqu’on coupe la racine, il est difficile de voir pousser la plante. Si l’Afrique subit des pressions extérieures, il faut qu’elle soit capable de résister et même de surpasser ces pressions ou à manifester le syndrome de Stockholm face à l’Occident. Et cela passe par une élite africaine qui est consciente qu’elle est là, non pas pour elle-même, mais pour les générations futures.

Qui a écrit cet article?

Sergeobee

Project Professional Manager, Chief Creative Officer, Marketing Manager, WebDevelopper, WebDesigner, Online and Digital Manager, producteur et animateur radio/TV et fondateur d'obosso. Founder et CEO d'artecaa, qui gère la plateforme de travaux ponctuels rémunérés eboloo.com.
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