Le Cameroun a-t-il vraiment besoin du libre-échange avec l’UE (2/2)?

acp-ue

Les arguments des pro APE

• Le maintien de l’accès au marché européen en franchise de droits de douane et sans quotas: Le Cameroun était sous la menace de la perte dès le 01er octobre 2014 du libre accès de ses produits au marché européen. En effet, la non ratification de l’accord intérimaire ou la non conclusion avec l’UE d’un APE régional aurait entrainé la perte de l’accès au taux zéro des produits camerounais sur le marché européen ;

• Ouverture asymétrique et graduelle du marché camerounais pour les marchandises en provenance de l’UE devant permettre d’une part aux populations de disposer de produits de première nécessité à des coûts faibles et d’autre part aux entreprises de mettre à niveau leurs équipements et améliorer leur compétitivité, tout ceci en évitant une invasion subite de l’économie camerounaise par les produits européens ;

• Un plan d’adaptation de l’économie camerounaise existe et est déjà en cours de mise en œuvre. Les principaux axes de ce plan sont le renforcement des capacités de l’offre, le développement des capacités d’exportation et des réformes institutionnelles et fiscales. Par ailleurs, un bureau de mise à niveau des entreprises est déjà opérationnel et prépare le tissu économique à l’amélioration de la qualité et de la normalisation ainsi qu’à un accroissement de l’offre à travers la modernisation de l’outil de production et l’optimisation du leadership et du management des entreprises. L’union européenne appuie cette démarche pour un montant de 10 millions d’euros. La phase pilote de ce programme a déjà permis de mettre à niveau quinze (15) entreprises dans divers domaines tels que la sidérurgie, la métallurgie, le textile, l’agro-alimentaire, le tourisme, le BTP, l’électronique, la mécanique, le cuir et la chaussure etc.

Qu’en pensent les détracteurs ?

Il n’est pas inapproprié de reprendre ici notamment la thèse défendue par le Dr Paul FOKAM, capitaine d’industrie camerounais et enseignant. Pour lui, compte tenu de la redistribution des cartes sur le plan du commerce mondial, l’UE paniquée par la rude concurrence chinoise –qui aurait réduit à sa plus simple expression l’influence de l’UE en Afrique- cherche à se préserver un marché facile d’accès en Afrique:

• Un principe biaisé : les APE partent du principe selon lequel le développement passe par le libre-échange. Or ce principe n’est pas exact. Aucun pays ne s’est développé grâce à l’ouverture totale de ses frontières économiques. Tous les pays hyper développés et devenus farouches partisans du commerce libéral ont suivi un itinéraire connu. Il ont d’abord développé leur appareil de production de manière à réduire les coûts de facteurs et à atteindre leur point mort grâce à la consommation locale, ce qui a permis de bénéficier des avantages du coût marginal à l’export. En clair, le libre-échange est une étape ultérieure dans le processus du développement et non la condition préalable ;

• L’UE est un marché certes solvable, mais difficilement accessible pour les produits africains. De nombreuses barrières non douanières (notamment en termes de normes de qualité) existent et freinent l’accès au marché européen des produits africains. Par ailleurs, ces mêmes pays ont peu de produits transformés à exporter

• l’APE ne contribue pas nécessairement à encourager les échanges commerciaux intra-africains, pire elle accentuera l’isolement des Etats  les pays d’une sous-région préférant exporter vers un marché européen libre de tout droit de douane plutôt que vers d’autres entités régionales qui ne leur offriraient pas les mêmes avantages sur le continent

Que faut-il croire?

Il serait redondant donc, inutile de reprendre les arguments présentés par les supporters ou les détracteurs des APE. Cela a déjà été fait. Il semble plus constructif afin de prendre position sur cette question, de convoquer ici certains faits,

• Sauf erreur, aucun bilan sérieux mettant en évidence ce que ces accords rapportent au Cameroun ainsi que ce qu’ils coûtent n’a été fait depuis que ce processus a été entamé ;

• L’Europe dans son ensemble refuse avec acharnement le libre-échange avec les Etats-Unis  bien que l »Allemagne et la Grande-Bretagne restent convaincus qu’un traité de libre-échange avec les Etats-Unis est indispensable.

• Que cache l’insistance de l’UE en vue de la signature par les pays ACP de cet accord censé assurer pour l’essentiel leur intérêt ?

Pour conclure

Le gouvernement se veut globalement rassurant. On en attendait pas moins ! Cependant dans un environnement ou il n’existe pratiquement pas d’acteurs (observatoires politiques et économiques, think thank, ONG, partis politiques, etc.) capables d’évaluer de manière indépendante, rationnelle, pertinente et responsable les choix stratégiques de cette nature, quelle certitude avons-nous d’avoir fait le meilleur choix ou tout au moins d’y être bien préparé? L’enjeu nécessite un débat large, réfléchi appuyé par des statistiques toutes choses qui  semblent avoir manqué. Avec la promulgation de la Loi par le Président de la République, le gouvernement camerounais engage la barque Cameroun  dans une voie loin d’être sans embûches.

Qui a écrit cet article?

Patrick Kameni

Patrick est consultant dans un cabinet conseil de la place.